Grossesse et travail :
comment accompagner ses salariées ?

Grossesse et travail : entre petits maux et grands tabous


Grossesse et travail ne font pas toujours bon ménage. Comment accompagner les femmes enceintes pour améliorer sa QVT ou Qualité de Vie au Travail… et réduire les inégalités hommes-femmes ?

Grossesse et travail : le silence des femmes

Si on vous dit « hyperémèse gravidique », voilà un terme bien étrange qui ne doit pas résonner familièrement à vos oreilles ! L’hyperémèse gravidique est le fait de vomir de 5 à 10 fois par jour, ce qui n’est pas un banal dérangement gastrique, mais bien une affection liée à la grossesse. Si ce terme n’est pas connu c’est simplement parce qu’on n’en parle pas ou presque pas alors qu’il touche pourtant entre 20 000 et 50 000 femmes enceintes par an.(1)

En revanche, quand une femme est enceinte, vous entendrez plutôt parler de « petits maux » de grossesse. Dans la longue liste de ces « petits maux » qui émaillent le quotidien des femmes enceintes, on retrouve notamment (mais pas exclusivement) des insomnies, des vertiges, de la fatigue, des malaises, des lombalgies mais aussi des problèmes bucco-dentaires ou encore des troubles génitaux et/ou urinaires.

Ces « petits » maux, largement sous-estimés dans la société, dans l’entreprise, et par la médecine elle-même car passagers, peuvent cependant avoir des conséquences assez lourdes pour les femmes qui les subissent… souvent en silence.

Grossesse et travail : une parole qui commence à se libérer ?

« Je me cache régulièrement dans une salle de réunion vide pour me reposer et attendre que les nausées passent… J’esquive les invitations sushis… On me dit régulièrement que j’ai l’air très fatiguée et je prétends que non tout va bien… Je n’ose pas me confier à un collègue de peur que cela se sache trop tôt et que cela impacte un bonus que j’attends… Bref, c’est dur de mentir toute la journée à des gens finalement très proches »(2).

Les témoignages sur la grossesse au travail commencent à émerger sur la toile. Au printemps dernier a été publié le dernier du livre de Judith Aquien Trois mois sous silence(3) invite à lever les tabous sur ces 3 premiers mois, et plus largement de sensibiliser aux aménagements nécessaires dans les  politiques publiques, dans l’entreprise mais également dans l’espace privé, pour permettre aux femmes de vivre leur grossesse dans les meilleures conditions. 

Paula Forteza, députée, souhaite-elle aussi briser le tabou des trois premiers mois et faire évoluer le débat public. Elle milite notamment pour une extension du télétravail des femmes enceintes dès l'annonce à l'employeur et la mise en place d’incitations financières pour les entreprises qui réduiraient leur temps de travail. 

Ici aussi, comme pour d’autres thématiques, la parole se libère et des femmes partagent leurs difficultés à vivre sous silence leurs premiers mois de grossesse…

Les nausées et la fatigue ne s’arrêtent pas à la porte du bureau. Il est donc temps que les femmes qui le souhaitent puissent en parler et surtout qu’elles soient écoutées sans jugement, sans discrimination, et sans crainte de conséquences possibles sur leur vie professionnelle.

Grossesse en entreprise : des peurs légitimes

Il existe en effet trois raisons à ce silence… et un point commun : la peur des femmes enceintes.   

  • Une peur personnelle : et si la grossesse s’arrêtait ?

Au cours des trois premiers mois, les femmes gardent le silence par peur que cette grossesse soit stoppée, par une interruption naturelle (fausse couche) ou provoquée (avortement), suite aux résultats des examens des premiers mois notamment.

S’inquiéter et ne pas vouloir se réjouir trop vite est tout à fait légitime. C’est là le domaine de l’intime et personne ne peut forcer la parole. Mais si les femmes ont droit au silence, elles n’ont pas une obligation de silence. Or dans les faits, il est bien souvent recommandé aux femmes de se taire. D’une décision individuelle (celle de parler ou non de sa grossesse) à une norme genrée il n’y a en effet qu’un pas qui se franchit rapidement… 

  • Une injonction de la société : ne pas s’épancher

Car oui, il est souvent recommandé aux femmes de ne pas trop parler pour ne pas déranger et de ne pas s’épancher sur leurs « petits maux » qui ne sont « que » passagers.

Par ailleurs en matière d’injonction, Camille Froidevaux-Metterie nous rappelle qu’en 2021 « l’enfantement étant un libre choix, on le présente désormais comme le plus sublime de tous. Et on en fait un indépassable, avec une pression symbolique intense. »(4). En résumé le discours est peu ou prou celui-là : « Vous avez voulu cet enfant donc vous assumez coûte que coûte ». Assumer physiquement en restant toujours au top en toutes circonstances !

On ne se lamente pas, on avance, on assume, quitte à craquer dans les WCs ou dans la rame du métro (ça marche aussi dans sa voiture) en quittant le boulot.

  • La peur des salariées : grossesse au travail = représailles ?

Mais si les femmes serrent les dents et gardent le silence c’est aussi par peur des représailles à l’annonce de la « nouvelle », que ce soit l’annonce d’une grossesse, d’un parcours PMA ou d’une adoption.

Cette peur de représailles ou d’actes de discrimination est malheureusement encore aujourd’hui tout à fait légitime, comme le montrent les nombreux témoignages recueillis notamment par l’avocate Elise Fabing : « Je traite de nombreux dossiers de discriminations liées à la maternité. La “mise au placard” au retour du congé maternité n’est pas une vue de l’esprit ! »

On aurait pourtant pu penser qu’en 2021, la maternité ne serait plus un frein à la carrière des femmes. Erreur ou espoir déçu… Même si théoriquement, les femmes enceintes ne peuvent pas être discriminées à l’embauche ou en poste, il est encore fréquent que certaines soient mises à l’écart ou qu’une promotion leur échappe parce qu’elles sont devenues mères. Guère étonnant que les femmes se taisent encore !     

Grossesse et travail : quelles évolutions pour les femmes ?

Face à ces situations et surtout face à la libération de la parole sur ces sujets longtemps ignorés, les pouvoirs publics se sont saisis de la question.

Le Sénat a adopté, le 27 octobre dernier en première lecture la proposition de loi visant à accélérer l’égalité économique et professionnelle dont un article stipule qu’ « à sa demande, et sous réserve que ses missions puissent être exécutées hors des locaux de l'employeur, la salariée peut bénéficier du télétravail dans les 12 semaines précédant son congé de maternité ». 

En matière de télétravail, la fonction publique a fait ici figure de pionnière. Depuis le 1er septembre, les fonctionnaires peuvent télétravailler jusqu'à trois jours par semaine et une femme enceinte peut excéder cette limite sans l'accord préalable du médecin du travail.

Cependant, afin que cette mesure soit utile au plus grand nombre de femmes, des changements dans les représentations sont nécessaires.

La grossesse au travail ne doit plus être gérée comme un « aléa » individuel mais bien dans une logique d’organisation collective. Des sensibilisations aux stéréotypes, au sexisme et à la discrimination sont aussi nécessaires à tous les niveaux pour que les femmes se sentent en confiance pour déclarer tôt leur grossesse dans l’entreprise et parler des maux qu’elles subissent.

Constatons aussi que des mesures très concrètes sont déjà déployées par des entreprises qui n’ont pas attendu les évolutions législatives pour faciliter la vie des femmes enceintes et des jeunes parents.

A titre d’exemple nous pouvons citer le recours au télétravail, la mise à disposition d’une pièce au calme pour se reposer (ce qui est profitable aux femmes enceintes mais pas uniquement), une tolérance absolue pour les absences liées aux rendez-vous médicaux (pour les grossesses et les parcours PMA), une attention à la fréquence des déplacements, une procédure de off boarding et de passation bien anticipée tout comme l’octroi de jours de congé pour les fausses couches.(5)

Nous parlions, dans un article précédent, de l’importance de prendre en compte les singularités des employé.e.s, voici donc une belle façon de mettre en action ce principe.

 

 

(1) Association pour l’hyperemese gravidique
(2) Article de Madmoizelle.com : Elles racontent l’enfer du premier trimestre de grossesse au boulot.
(3) Trois mois sous silence, Judith Aquien
(4) Article de Camille Froidevaux-Metterie dans Madame Figaro : La société exige des femmes qu’elles fassent des enfants, tout en les pénalisant pour cela
(5) La Nouvelle-Zélande a adopté au printemps dernier une loi permettant aux femmes ayant fait une fausse couche et à leur partenaire de prendre 3 jours de congés payés afin de faire leur deuil. Elle suit ainsi différents pays comme l'Inde (depuis 1961) ou l'Indonésie qui octroient aux femmes 6 semaines de congés payés, 60 jours dans le cas des Philippines, quel que soit le moment de la fausse couche pendant la grossesse.
En Ontario (Canada), une femme qui subit une fausse couche à 17 semaines ou moins du terme a droit à 17 semaines de congé sans solde. En Australie, une femme peut demander un congé sans solde si elle perd le bébé à au moins 12 semaines de grossesse.

 

 

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